Jacques Attali

« COMPRENDRE LE MONDE POUR TENTER DE CHANGER L’AVENIR »

Dans son dernier livre « Une Brève histoire de l’avenir », l’ancien conseiller de François Mitterand raconte histoire des cinquante prochaines années telle qu’on peut l’imaginer à partir de tout ce que l’on sait de l’histoire et de la science.

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Il révèle aussi comment des progrès techniques stupéfiants bouleverseront le travail, le loisir, l’éducation, la santé, les cultures et les systèmes politiques ; comment des mœurs aujourd’hui considérées comme scandaleuses seront un jour admises.

Il montre enfin qu’il serait possible d’aller vers l’abondance, d’éliminer la pauvreté, de faire profiter chacun équitablement des bienfaits de la technologie et de l’imagination marchande, de préserver la liberté de ses propres excès comme de ses ennemis et surtout de laisser aux générations à venir un environnement mieux protégé et de faire naître, à partir de toutes les sagesses du monde, de nouvelles façons de vivre et de créer ensemble. Interview en 2006.

Pourquoi ce livre « Une brève histoire de l’histoire » ?
- Je crois qu’il ne faut pas se contenter de dire que l’avenir est imprévisible et qu’on ne peut rien dire de ce que sera demain. Au contraire, il y de nombreux éléments qui nous permettent de le comprendre, évidemment pour tenter de le modifier. D’autant qu’il est très important d’essayer de le baliser. C’est un peu comme si nous étions dans une voiture qui allait à toute vitesse dans le noir, sur une route dont on ne sait pas si elle tourne ou si elle est entourée de ravin. On ne se poserait pas la question de savoir s’il faut allumer les phares. On les allumerait…

Quel en est le but ?
- Ce livre est le fruit de 30 ans de travail et de recherches dans de nombreux domaines. Je voulais ici permettre au lecteur de ce faire une idée de ce que l’on sait aujourd’hui et de lui laisser entrevoir ce que sera vraisemblablement l’avenir si l’on n’intervient pas et qu’on laisse le monde avancer comme ça.

Votre approche de l’histoire est quelque peu déterministe non ?
- A partir du moment où l’on essaie de prévoir l’avenir, la réponse est oui, on est forcément déterministe. C’est le travail même de la science, elle consiste à déterminer ce qui peut arriver. Naturellement il est évident qu’il y a toute une série d’évènements que nous ne pouvons pas prévoir et qui viendront faire l’histoire. Mais il existe des lois, que ce soit en sciences ou en histoire qui permettent de dessiner des grandes tendances et au travers d’elles d’imaginer l’avenir.

Pourtant ce qui caractérise l’Histoire est d’abord son caractère unique et imprévisible ?
- Dans ce cas peut-on réellement prévoir l’avenir ?
L’histoire a ses propres lois, et si on étudie cela, on se rend compte que depuis que l’homme est homme, l’humanité a toujours recherché à privilégier son temps libre. Quand on a compris que le moteur principal de l’histoire était la recherche du temps libre et en particulier la liberté dans l’usage du temps, on comprend pourquoi nous avons évolué à la fois vers une économie de marché et la démocratie. Et cette tendance va s’étendre progressivement à la planète entière.

« Le luxe ne sera plus comme aujourd’hui d’être célèbre mais au contraire d’être inconnu. »

Comment imaginez vous Paris d’ici 30 ans ?
- D’abord Paris sera beaucoup plus grande. Elle aura avalé les communes voisines qui l’entourent. Au niveau de l’urbanisme, on va avoir un paysage plus vertical avec de grandes tours qui vont devoir se construire pour accueillir une population croissante. Ensuite l’automobile sera plus discrète, plus cachée en bref moins présente tandis que les transports en commun seront beaucoup plus immédiats et davantage utilisés. Il y aura beaucoup plus de surveillance dans la ville. Il y a aura aussi plus de moyens de communication, qui seront miniaturisés et intégrés à ce que j’appelle des objets nomades. Ces nouvelles technologies donneront lieu à de nouveaux modes de vie. Pour le travail par exemple, ces outils permettront de travailler à distance sans avoir à se rendre au bureau.

Le parisien lui, comment vivra-t-il ?
- Le parisien vivra de moins en moins dans le cœur de la ville car les loyers y seront devenus beaucoup trop chers. Et il utilisera donc de plus en plus les transports. Ceux-ci deviendront des lieux de travail, de distraction, d’éducation ou encore de formation grâce à des technologies qui lui permettront de faire tout cela avec très peu de matériel. Le parisien sera capable de faire tout un tas de choses qu’il soit chez lui ou n’importe où ailleurs. C’est ce que j’appelle le nomadisme. Et enfin, il aura donc plus de temps pour lui. Nous allons entrer dans une ère de l’industrialisation des loisirs et de distractions avec une montée croissante des activités culturelles et du sport. Les loisirs virtuels vont également énormément se développer. On aura dans Paris, d’ici 20 ou 30 ans des dizaines voire des centaines de cinémas en 3D.

Vous parlez également robots domestiques ?
- Oui tout à fait, ces robots sont déjà en train de se développer dans des pays comme la Corée, le Japon ou les Etats-Unis. Nous-même en utilisons déjà dans nos tâches quotidiennes pour le ménage ou la cuisine. Mais ils seront de plus en plus perfectionnés et évolueront vers deux fonctions principales : améliorer la qualité de nos vie et nous surveiller.

C’est-à-dire ?
- Ces « surveilleurs » enregistreront et analyseront toutes nos activités. Ils surveilleront la maison et éviteront que celle-ci ne soit cambriolée, ils surveilleront la qualité des aliments que nous avons dans nos réfrigérateurs… On peut même imaginer que ces surveilleurs soient implantés dans chacun de nous et qu’ils agissent aussi sur notre santé (en prévention ou en réparant des cellules malades), notre éducation et notre bien-être.

N’est-ce pas dangereux au regard les libertés individuelles ?
- Si ces surveilleurs sont utilisés pour améliorer la qualité de nos vies non. Mais ils pourraient le devenir s’ils étaient utilisés à des fins totalitaires. Nous entrons dans une société où la transparence est partout revendiquée. La transparence, cela veut aussi dire que plus rien ou presque ne pourra être caché. Et alors, le luxe ne sera plus comme aujourd’hui d’être célèbre mais au contraire d’être inconnu.

Qu’en sera-t-il des retraites ?
- Le système actuel va laisser place à nouveau dans lequel la collectivité n’aura plus de rôle à jouer. Chacun s’assurera lui-même et l’assurance sera de plus en plus personnalisée pour répondre au mieux aux besoins de chacun.

Plus largement, quels sont les grands changements auxquels on doit s’attendre dans les 30 ans à venir en matière de politique internationale ?
- Nous allons assister à un retrait des Etats-Unis de la scène internationale. Ils vont se replier sur eux-même. Dans le même temps, nous allons assister à l’émergence de grandes puissances ce que j’appelle les onze puissances nouvelles qui viendront progressivement remplacer les Etats-Unis en tant que cœur marchand.

Vous prévoyez également un hyperconflit qui aura lieu, si nous n’agissons pas dès aujourd’hui pour l’éviter.
- Oui, tout à fait, si nous ne faisons rien il y aura à l’échelle mondiale une aggravation des inégalités et de la frustration d’un grand nombre qui conduirait à un conflit généralisé d’autant que la transparence sera de plus en plus grande, chacun saura ce que l’autre est en train de faire à tout moment.

Et comment l’éviter ?
- Pour le contourner, il sera nécessaire d’organiser le monde autour de principes altruistes.

Comment le mettre en place ?
- Soit par la peur soit par la raison. Il s’agit de faire comprendre à ses enfants et aux plus jeunes qu’ils ne pourront pas construire seul l’avenir, et qu’il doit agir avec son voisin.

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