Interview exclusive : Henri Guaino, le conseiller de Nicolas Sarkozy

Après avoir sollicité Monsieur Guaino à la sortie d’une émission télé, le service de presse de l’Elysée nous confirme un rendez-vous en tête à- tête avec le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Henri Guaino apparaît un peu partout dans les médias, mais d’où vient-il, et avec quelle légitimité intervient-il ? Nous serons les candides, et comptons bien lui demander.

Nous voici dans la Cour d’Honneur de l’Elysée, attendus à son bureau du 1er étage. Une petite porte dérobée, presque en trompe-l’oeil, conduit vers un couloir qui dessert d’abord une salle de bains tout en faïence et une antichambre raffinée où séjourna l’impératrice Eugénie. Première leçon d’histoire de notre hôte, qui nous invite dans son vaste bureau, jadis occupé par Murat et, en 1974, par Valéry Giscard d’Estaing. « Monsieur Guaino, présentez-vous ». Il se balance sur sa chaise et commence d’une voix basse qui nous oblige à tendre l’oreille. Nous ne nous imaginons pas encore que l’entretien va durer deux heures.

Photo de Henri Guaino dans son bureau à l'Elysée

Jeunesse et vie active

Il parle de sa jeunesse à Arles, meublée de livres, aux côtés de sa mère, femme de ménage, et de sa grand-mère. Il se passionne pour les grands hommes, Napoléon et Clemenceau, puis De Gaulle qu’il découvre dans ses manuels scolaires. Une image et un destin qui le passionnent, et dont il ne se doute pas encore qu’ils guideront sa vie politique. Bien plus tard, en 1994, est publié à titre posthume le Premier Homme de Camus : « une histoire qui résonne avec ma propre jeunesse  », dit-il.

Il poursuit des études d’économie, d’histoire puis Sciences-Po et tente l’ENA à trois reprises. En vain. Peu après, sa mère décède à l’âge de 43 ans. Il se lance dans la vie active, sans plan de carrière bien défini. Pourtant il deviendra bientôt l’homme du Plan et des prévisions de long terme. Pour l’heure, il multiplie les expériences. Quelque temps dans une banque privée, puis pour une mutuelle. Le monde de la finance ne lui convient pas. « Les intérêts y sont à court terme, sans aucune préoccupation du sens commun, lâche-t-il, et le personnel s’incline, au sens propre et figuré, devant la hiérarchie. À l’armée au moins, on ne doit que le salut militaire à ses supérieurs, on est ensuite à égalité ». Pourtant pendant le service, « il en a bavé à Saumur ». Mais « l’armée a des valeurs qui méritent d’être défendues », renchérit-il. L’ordre républicain, le mérite, l’égalité des chances, la Nation, le seul bien qui reste quand on a tout perdu, disait Jaurès. « Penser que De Gaulle était facho en 58, c’est ne pas connaître l’Histoire, quelle idiotie », bondit-il. Et de se faire l’avocat des humbles, victimes de l’injustice sociale. De gauche, Henri Guaino ? « La République n’est ni de gauche, ni de droite » : la fibre sociale de la gauche, l’autorité de la droite, le dépassement des clivages pour un rassemblement du peuple français, tel est son credo.

Républicain de coeur et de tripes

Ses inclinations le poussent donc vers le gaullisme, cette famille politique qu’il ne quittera jamais plus. D’abord à Dijon, auprès de Robert Poujade. Premier mentor, et premières égratignures à l’âme : « ne vous prenez pas pour Malraux ! », lui souffle le baron local du gaullisme. Les années 80 s’éternisent. La crise s’installe. Déjà il pense qu’on oublie par opportunisme politique la nécessité des plans économiques qui ont fait la France. Il se souvient de la « lamentable  » campagne de la droite en 1988, une campagne à l’américaine qui représente tout ce qu’il exècre : de grandes tables rondes au milieu de Français, une proximité feinte, du marketing à tous les étages… Mitterrand écrase Chirac. Lui, semble trouver le résultat logique.

Puis arrive 1992, et le vent de l’Histoire qui souffle de nouveau. La bataille de Maastricht devient pour lui un combat entre ceux qui veulent dissoudre la France dans une Europe technocratique, et ceux qui veulent préserver la souveraineté des nations. Il accompagne Philippe Séguin, l’homme du « Non ». Comme lui, un enfant de la République, un pur produit de l’ascenseur méritocratique français. Son émotion est palpable quand il évoque son souvenir, celui d’un homme colérique mais droit, sombre mais intègre, complexe, torturé, pessimiste. Un solitaire, un écorché. Mais avant tout un ami, un compagnon d’armes. Le « oui » à Maastricht s’impose mais qu’importe, Henri Guaino a tracé sa voie. La force des républicains, c’est « l’orgueil du pauvre », lui dit un jour Séguin. Cette conviction ne le quittera plus.

Présentation de ce caractère fort :

Un bref éclat de lumière… avant la traversée du désert

La débâcle de la gauche en 1993 propulse Edouard Balladur sur le devant de la scène. Lui, choisit Chirac. « Balladur, c’était viscéralement impossible, ce qu’il incarnait ne pouvait en aucun cas rejoindre les Français ». Il devient l’éminence grise de la campagne chiraquienne, porte la « fracture sociale » à bout de bras. Chirac est élu. Henri Guaino déchante, accablé par les revirements et les manoeuvres politiciennes. De Chirac, il dit : « il ne croyait en rien, il mentait sur tout et se mentait surtout à lui-même ». Il est surnommé le « nègre nocif » par l’entourage du nouveau Président qui le méprise, lui, le « popu » qui n’est pas du sérail. Mais celui qui a tant reçu de coups a appris à en donner. Il cultive les inimitiés comme d’autres font un art de se coucher pour une gamelle. À Chirac qui place ses amis, il dit : « vous ne me devez rien », et se retrouve effectivement sans rien…jusqu’à ce qu’il soit nommé Commissaire Général au Plan.

Entre-temps, la dissolution ratée sanctionne le reniement du Président, et sonne pour lui comme une revanche. Il publie un rapport avec l’économiste Fitoussi qui fait l’effet d’une bombe : 7 millions de personnes directement concernées par les difficultés de l’emploi. Le pouvoir, droite et gauche confondues, panique. « Vous êtes trop intransigeant, c’est normal, vous êtes un intellectuel », tranche Chirac. Il pointe alors à l’ANPE et entame sa traversée du désert. Le « paria » tente ensuite de rebondir avec la candidature de Séguin à Paris en 2001. Fiasco. Lui est personnellement candidat dans le 5e arrondissement face à Tiberi, et récolte 10%. Il lance : « les électeurs du 5e ont choisi une municipalité à leur image ». Tollé. Il n’en a cure. « L’orgueil du pauvre », toujours.

La revanche du « paria »

Il lui faut un nouveau champion. Ce sera Nicolas Sarkozy, qui lui confie la rédaction de ses discours. En mai 2006, le discours de Nîmes lance la campagne électorale et Henri Guaino retrouve de la voix, mobilise Hugo, Jaurès, Blum, Guy Môquet. Comme un Soldat de l’An II, un échappé de Valmy, il lance la cavalerie à la reconquête de la République, de l’Ordre de l’Autorité. Les autres s’en méfient toujours, mais Sarkozy l’adopte : son bureau est contigu au sien. Le Président lui laisse sa liberté de ton, de parole, et la possibilité d’intervenir dans les dossiers qu’il souhaite. Le voilà au coeur du pouvoir, et par le fait, garant de l’ordre établi. Et pourtant… L’entretien touche à sa fin, la nuit tombe, il se résout à « nous rendre notre liberté », avec un sourire, avant de lâcher : « face à cette crise mondiale, on a besoin de transgression, il faut réinventer le monde ! ».

Un conseiller vraiment spécial !

DENIS AUBEL 

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