Faites-nous rêver ! Marek Halter s’adresse aux candidats à la Présidentielle

Marek Halter va voter. Mais il est déçu par les candidats à la Présidentielle. A 80 ans, l’écrivain français, juif d’origine polonaise, souhaite organiser une Marche de la Paix avec 1 000 Musulmans, de Molenbeek à Paris. Notre rencontre à Saint-Germain-des-Près avec l’homme de la réconciliation, à la plastique antique et à la faconde joviale. Un monument d’optimisme. 

Propos recueillis par Corine Moriou

Ecrivain Français Marek Halter - interview sur la Marche de la Paix avec 1 000 Musulmans

Que pensez-vous des candidats à la Présidentielle ?

Nous avons une classe politique correcte. Mais les candidats ne nous ouvrent pas une fenêtre sur le monde. J’ai envie de leur dire « Faites nous rêver ! ». Ils n’ont pas de vision du monde. Où veulent-ils nous emmener ? Ils nous parlent de chiffres, de croissance, de chômage comme si la France n’était qu’une entreprise et non le regroupement de 66 millions d’individus riches de leur diversité. La France est grande, mais pas grâce à ses Présidents quelles que fussent leurs qualités – excepté peut-être le Général de Gaulle – mais grâce à Voltaire, Montaigne, Alexandre Dumas, Victor Hugo. Aucun candidat ne parle de culture. Littérature, musique, cinéma… L’homme ne vit pas que de pain. Il a besoin d’un idéal.

Une question que vous aimeriez poser à nos hommes politiques ?

Ou Allons-Nous Mes Amis ? * C’est la question que pose Jésus à Pierre. Aujourd’hui en France, l’Islam est devenu l’ennemi. Nous n’avons pas su anticiper ces changements il y a 15 ans. Et notre société individualiste nous a coupé de l’autre dès lors qu’il est différent. Alors c’est auprès de Dieu que l’on va chercher le réconfort. Ce Dieu est différent selon les religions. Et la méconnaissance de notre propre religion a compliqué le débat. Je dis à mes amis juifs, musulmans, chrétiens « Réconciliez-vous ! ». J’en ai fait un petit livre en vente à 3 euros. Seule la paix peut assurer notre avenir. Les gens m’écoutent mais ne m’entendent pas.

Comment faire un premier pas dans ce sens ?

Je voudrais organiser une marche avec 1 000 Musulmans de Molenbeek, près de Bruxelles, jusqu’à Paris, devant le théâtre du Bataclan. Ces marcheurs seraient accompagnés d’hommes politiques de droite et de gauche, de Français d’autres religions, tous ceux qui désirent y participer… Toutes les télévisions du monde, tous les media suivraient cette marche pendant deux semaines. Ainsi le monde entier verrait que l’Islam se mobilise contre le terrorisme qui tue au nom d’Allah. J’ai trouvé les 1 000 marcheurs, mais c’est un projet qui coûte 500 000 euros, car il faut héberger et nourrir tous ceux qui y participeront. Il me manque cet argent…

Donald Trump à la tête des Etats-Unis, cela a été une surprise pour vous ?

Donald Trump n’est pas arrivé au pouvoir avec des chars ! Il représente une certaine majorité dans le pays. Pour faire taire les conflits d’intérêt entre ses fonctions de Président et d’homme d’affaires, il lègue sa fortune à ses enfants. C’est un premier pas. Avant Trump, il y a eu Rockefeller qui était bien plus riche. Et, contrairement à ce que beaucoup de gens pensaient, dont Yasser Arafat, il n’était pas juif !

Vous endossez volontiers le costume de l’homme de la réconciliation ?

Je suis né à Varsovie juste avant la Seconde guerre mondiale. Le destin a fait que j’ai rencontré l’Islam très tôt, à l’âge de cinq ans. Après notre fuite devant les nazis, Staline envoya ma famille en Ouzbékistan, à Kokand, une ville musulmane. Ma petite sœur, Bérénice, mourut de faim à 3 ans. Mais je connaissais l’histoire des Mousquetaires que je racontais à des Ouzbeks et ainsi, j’ai gagné des grains de riz pour sauver mes parents. Dans la vallée de Ferghana, je fus bercé par les chansons yiddish et les appels du muezzin jusqu’à l’âge de 10 ans. Mon enfance explique sans doute beaucoup de choses. Ami de Shimon Peres, de Yasser Arafat et de Yitzhak Rabin, je suis à l’origine des accords d’Oslo. En novembre dernier, c’est moi juif, qui ai amené la première délégation d’Imams voir le Pape François, le chef de la chrétienté. J’ai trouvé essentiel qu’ils se parlent, se touchent, s’embrassent.

Dans votre dernier livre, vous faites un portrait novateur d’Eve, la mère de l’humanité. La paix est-elle une affaire de femmes ?

La misogynie vient d’une mauvaise interprétation du livre de la Genèse. Eve est la femme qui dans le jardin d’Eden aux côtés d’Adam a goûté la première au fruit défendu, tentée par le serpent. Mais elle a aussi accédé à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Sans ce péché originel, nous ne serions pas ce que nous sommes. Nous lui devons Tout ! En sauvant Eve, la première femme, la mère de tous les vivants, on sauve la femme. Sans elle, nous serions des sauvages, des êtres sans savoir. Marie Curie, Einstein, Newton et bien d’autres n’existeraient pas. Eve a payé de sa personne. A travers Eve, j’ai voulu rendre hommage aux femmes. Les femmes s’occupent des enfants, les envoient à l’école. Sans ma mère, je ne serai pas là aujourd’hui. C’est elle qui m’a pris par la main pour sortir du ghetto de Varsovie, mon père a suivi.

Parmi toutes vos rencontres, quelle femme vous a le plus impressionné ?

Golda Meir. Elle a remplacé ma grand-mère qui est morte à Auschwitz et que je n’ai jamais connue. Un jour, Golda Meir me reçut dans son bureau, la table était vide. Pas un stylo, pas un bout de papier. Je lui fis remarquer. Elle me répondit : « Un homme politique qui a besoin de prendre des notes doit prendre sa retraite ! Quand on a la responsabilité d’un peuple de 7 millions d’habitants, on doit avoir toutes les informations dans la tête pour pouvoir prendre très vite une décision. » Quand je lui ai annoncé que j’allais voir Yasser Arafat, elle m’a engueulé. « Tu vas voir celui qui a sur ses mains le sang d’enfants juifs ! » Je lui ai répondu que l’on pouvait sauver d’autres enfants juifs et arabes. Le lendemain, à 6 heures du matin, elle m’a téléphoné « Lech ! Vas-y ». Elle avait réfléchi, s’était remise en question, elle était revenue sur sa première impulsion. Un homme l’aurait-il fait ?

Vidéo de l’interview de Marek Halter

Biographie Express de Marek Halter

  • 1938 : Naissance de Marek Halter à Varsovie le 27 janvier 1936.
  • 1946 : Retour en Pologne avec sa famille.
  • 1950 et les années suivantes : Départ à Paris, Marek Halter est mime dans la compagnie Marcel Marceau, puis il est reçu à l’Ecole Nationale des Beaux Arts.
  • 1976  : Premier roman Le Fou et les Rois.
  • 1979 : Il crée Action International contre la faim.
  • 1983 : La mémoire d’Abraham, prix du Livre Inter.
  • 1991 : Il crée deux collèges universitaires français à Moscou et Saint-Pétersbourg.
  • 1992  : Il participe activement aux accords d’Oslo.
  • 2008 : Il est nommé officier de la Légion d’honneur.
  • 2015 : Réconciliez-vous !, Robert Laffont.
  • 2016 : Eve, Robert Laffont.
  • 2017 : Ou Allons-Nous mes Amis ? Robert Laffont.

Marek Halter a publié une vingtaine de romans et d’essais. Il collabore régulièrement à des journaux comme Libération Paris Match, VSD, Die Welt, The Jerusalem Post, notamment à travers des tribunes libres.

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